TOUT REGARDER

Entretien de Stanislas Zakarian et Olivier Navelet
Propos recueillis par Violaine Gavuzzo
architectures CREE 391
Octobre 2019

 
 
 

Comment définissez-vous votre parti-pris architectural ?
 

Si nous devions définir notre projet en quelques mots, nous l’appellerions « la place du village ». C’est le cœur du projet! Elle est belle parce qu’elle donne à voir le site selon différents points de vue et parce qu’elle rappelle les origines méditerranéennes du client. Nous l’avons donc traité avec un soin particulier, comme une placette urbaine : pavés en calcaire, bordures en béton, un long banc et au milieu, un très bel arbousier. Légèrement désaxé, cet arbre est planté comme s’il avait toujours été là. A partir de cette place, nous nous sommes appuyés sur les restanques en pierre existantes, et nous avons dessiné une succession de terrasses sur lesquelles se posent avec délicatesse des volumes en béton. Puis, nous avons tracé un parcours initiatique : il traverse le site en diagonale allant du bas vers le haut et permet à tous les espaces extérieurs d’être relié de plain-pied aux espaces intérieurs. Finalement, la maison et sa place autorisent à chacun d’être libre d’aller et venir. C’est une maison où l’on vit aussi bien dehors que dedans.

 
 

Depuis le pavillon d’entrée et jusque dans les cadrages intérieurs, le projet semble être une (re)découverte du territoire proche et lointain. Comment y êtes-vous parvenu ? Était-ce une donnée inhérente au programme ou votre volonté d’en faire un sujet d’architecture ?
 

Notre approche relève en tout premier du regard porté sur les choses. Pour cette maison, comme pour le Relais Nature que nous développons en ce moment dans le Parc Bougainville à Euroméditerranée, nous défendons une conviction profonde : TOUT regarder : le beau, le banal, le laid. «Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps» écrivait Gustave Flaubert. Justement, l’architecture n’offre-t-elle pas une opportunité incroyable pour redécouvrir un lieu et le rendre intéressant ? Dans notre cas, l’idée de redécouvrir le site nous a guidée dès le début. Regardons la mer, mais regardons aussi à coté. C’est pourquoi nous avons associés le parcours architectural et les cadrages paysagers : le parcours architectural articule les lieux et les regards vers le paysage lointain ou proche. Les cadrages invitent à aimer chaque lieu : la mer, la pinède, la place, les maisons voisines et leur enduit rose. C’est parce que le projet regarde tous ces lieux droit dans les yeux, que nous avons appris à aimer ce site dans sa totalité.

 
 

Le béton est omniprésent – du sol à l’assise, du dedans au dehors, de la façade à la toiture – Que signifiait pour vous construire en béton ?
 

Depuis l’Espace Jeunes de la Grande-Motte construit en 2015, nous avons un rapport très affectif avec la matière et particulièrement le béton. Nous parlons surtout du béton coulé en place dont la texture et les imperfections nous touchent. Le béton est pour nous une matière capable de tout faire et de tout raconter. Certes, l’empreinte écologique du ciment contenu dans le béton est loin d’être parfaite, mais construire durable en méditerranée, c’est en premier assurer la fraîcheur des lieux et la pérennité des ouvrages, deux qualités que nous permettent l’usage de ce matériau. Pour tout vous dire, notre lien à cette matière est presque obsessionnel : nous avons réglé toutes les hauteurs de la maison sur le pas de 8cm des planches de bois de coffrage horizontal : baies, escaliers, niveaux de plancher. Et puis, pour nous, la mise-en-œuvre sans filets du béton lui confère aussi un vécu immédiat. Je vous invite d’ailleurs à lire le texte d’Arnaud Maïsetti qui évoque cette maison dans notre livre « The Lying Forest » (aux éditions Sometimes). Arnaud, sans aucune indication de notre part, décrit cette maison comme une maison ancienne et enracinée dans cette presqu’île de Giens. Il parle d’ombres, de traces et de fantômes. C’est très émouvant. Et à notre avis, seules les constructions en pierre et en béton permettent d’offrir, dès leurs livraisons, des lieux qui semblent déjà habités.

 
 

Quelles difficultés spécifiques avez-vous rencontrées et comment y avez-vous répondu?
 

Notre proposition semble couler de source et pourtant le cheminement fut kafkaïen. En cause : la réglementation thermique ! D’après la RT2012, la seule manière de construire une maison méditerranéenne orientée nord est de dessiner des baies vitrées importantes sur les façades sud, puis de les protéger. Cette réglementation est principalement conçue pour réaliser des économies de chauffage, alors qu’en méditerranée, nous recherchons le frais… Des grandes baies vitrées sud, c’est ubuesque ! Aussi, après avoir usé et épuisé tous nos bureaux d’études thermiques, nous avons résolu ce sujet essentiellement grâce aux qualités intrinsèques du béton. Son excellente étanchéité à l’air ainsi que son inertie nous ont permis de répondre aux questions de rétention de la chaleur l’hiver et de penser sereinement ce qui compte ici : une grande fraîcheur des lieux en été. L’usage parle toujours mieux que tous les calculs.

 
 

Justement, comment avez-vous travaillé les phénomènes de protection solaire et de rafraîchissement naturel ?
 

Pour une maison, il nous semble essentiel de privilégier un rafraîchissement naturel et éviter tout artifice ultra-technique. Tout doit être manipulable à la main afin de faciliter un usage quotidien et un entretien dans le temps. Aussi, tous les éléments construits sont volontairement épais et générateurs d’ombre : murs béton, toitures terrasses, menuiseries et persiennes en bois massifs. Et puis, chaque ensemble menuisé qui compose les ouvertures répond aux caractéristiques de leur orientation. Par exemple, au nord, de grandes baies à galandage captent le vent et elles assurent son débit à l’intérieur de la maison par des ouvertures contrôlées. Pour les autres orientations, le système est complètement différent. Il est constitué d’un ensemble menuisé triple-rail coulissant qui assure une protection solaire adaptée à chaque situation de la journée. D’ailleurs, ces dispositifs « séculaires » fonctionnent tellement bien que notre client, qui avait insisté pour installer un plancher rafraîchissant, ne l’utilise jamais.

 
 

À notre époque où on ne cesse de diversifier la séparation du savoir et du faire entre les métiers et en leur sein, comment peut-on parvenir à ce niveau de détail et à cette qualité de réalisation ?
 

Le paradoxe de la construction actuelle vient du fait qu’il est très compliqué de construire des choses simples. C’est le syndrome principal des « ZAC Batimat » ! A force de multiplier les couches qui cachent les tuyaux et les défauts, fabriquer des bâtiments et des espaces épurés relève de l’exploit. Chez nous, la mise-en-œuvre est intégrée comme un entrant fondamental de la pensée architecturale. Au même titre que la composante urbaine et l’usage. Tout est dessiné et tout est discuté avec les entreprises. Au grand désespoir de notre comptable, nous donnons beaucoup de temps au suivi de chantier et aux hommes qui construisent. Mais bon, nous croyons que cet engagement a plusieurs vertus, dont la principale est de rapprocher le savoir et le faire.